vendredi 27 janvier 2012
ESTURGÉNOCIDE
Par Laurent Jacques, vendredi 27 janvier 2012 à 20:55 Le blog de Laurent Jacques
On ne le sait pas suffisamment mais la Bulgarie s’inscrit parmi les plus farouches défenseurs de l’environnement. C’est ainsi que les autorités bulgares viennent de décréter l’interdiction, au moins temporaire, de la pêche de l’esturgeon dans leurs eaux. Pas celles de la Maritsa, chère à Sylvie Vartan mais assez pauvre en esturgeons. Non, la pêche est désormais prohibée dans le Danube et dans la partie bulgare de la Mer Noire. Les ichtyologistes locaux ont observé que la taille des poissons pêchés était toujours plus modeste et qu’à ce train les esturgeons ne seraient bientôt plus en mesure de se reproduire. Or sans leur reproduction, il nous faudra faire une croix sur le caviar, même si les œufs d’esturgeon mis en boîte deviennent aussi et par là même impropres à la reproduction. Quoi qu’il en soit, la Bulgarie est sage.
Mais une difficulté apparaît bien vite comme un obstacle à la prudence bulgare. D’abord, le littoral où ce pays est souverain, dans les alentours de Varna, ne représente qu’une infime partie des rivages de la Mer Noire, le reste se partageant entre la Turquie, la Géorgie, l’Abkhazie, la Russie, l’Ukraine et la Roumanie, pour ne rien dire des prétentions maritimes de la Moldavie et de la Transnistrie. A moins qu’ils aillent se réfugier dans les eaux territoriales bulgares, les esturgeons restent donc très exposés à la surpêche.
Le problème le plus aigu est toutefois celui des poissons du Danube puisque, d’une part, c’est dans les fleuves que se pêchent les plus beaux esturgeons et que, d’autre part, le Danube gris (il n’est plus bleu dès sa sortie de Vienne) constitue, passées les Portes de Fer et jusqu’à la Dobroudja, la frontière entre la Bulgarie et la Roumanie. Les esturgeons se trouvent donc protégés sur la berge bulgare mais traqués du côté roumain. On s’accorde en général à dire que l’intelligence des poissons est assez médiocre et que leur mémoire en particulier est quasi inexistante. Comment les esturgeons du Danube pourraient-ils avoir connaissance et souvenir de la réglementation bulgare alors que le contribuable français le mieux documenté se perd dans les filets de notre administration fiscale ? Impossible.
Il est donc à craindre que la belle interdiction fulminée par le gouvernement de Sofia ne soit qu’un coup d’épée dans l’eau et qu’on retrouve, à Sofia comme à Plovdiv, un marché noir du caviar de la Mer Noire.
Ceux qui auraient lu la charge anti-Delerm commise par Zilberstein, « La première louche de caviar », pourront se reporter à « On n’a pas toujours du caviar » de Johannes Mario Simmel.


